Neuvième étape : Dzaoudzi, Moroni, Nampula, Beira, Johannesburg, 12h30 de vol

En chantonnant « Tiens voilà du boudin » nous faisons le tour de nos avions. L’humidité est telle que l’on croirait qu’il vient d’y avoir une énorme averse, et comme nos réservoirs sont presque vides nous les purgeons soigneusement. Nous sommes assez inquiets car n’ayant pas la possibilité de ravitailler à Mayotte, (un notam qui nous a échappé) il nous faut retourner à Moroni. Un petit passage sur la caserne de la Légion, le dernier survol de l’île d’Anjuan avec son aéroport qui semble rentrer dans la montagne et nous revoilà à Moroni… Où l’accueil fut à l’opposé de celui de la veille, d’une grande gentillesse !

Nous repartons donc, serein. Alors que nous sommes en plein océan Indien, le moteur du Tiara commence à avoir des ratés. (Mon cœur aussi). Après avoir fait demi-tour et analysé les symptômes, de toute évidence c’est le filtre à essence qui est encrassé. Je dois réduire la pression d’admission. L’avion tient alors le vol horizontal et je prends la décision de continuer la route prévue.

Le chef mécanicien de la maison Robin nous avait mis en garde contre ce risque. Le filtre à essence, très fin, est extrêmement sensible à la plus légère pollution du carburant. Quelques minutes avant d’arriver à la verticale du terrain de Nampula, en Mozambique, j’appelle l’approche qui autorise un atterrissage. Une finale du style A.C.T.C. et nous voici sur le parking d’un aérodrome presque neuf et parfaitement entretenu. Nous expliquons nos problèmes et un quart d’heure suffit à changer le filtre et à faire les essais moteur. Après quelques formalités très simples pour un pays en état de guerre, nous mettons le cap sur Beira. Le paysage survolé est enchanteur : des plages au sable tentateur s’étalent sur des centaines de kilomètres. Nous découvrons le Zambèze dont nous ne verrons pas les chutes et nous voici pour finir sur l’une des trois pistes de l’aéroport de Beira.

Beira, Mozambique

Des affiches partout sur les oreilles indiscrètes qui vous écoutent, des articles dans les journaux pas très tendres pour la Rhodésie, c’est à peu près tout ce que nous verrons du pays. Nous apprendrons par la suite que son climat et son paysage en avaient fait la « Côte d’Azur » des Rhodésiens et des Sud-Africains. Nous avons une autorisation d’escale technique mais pas de visas. Comme il se fait tard, nous arguons de la panne, donc du retard pris pour essayer d’avoir l’autorisation de passer la nuit à Beira.

Cap sur Johannesburg !

Cela nous est refusé. On se retrouve en l’air avec un plan de vol pour un terrain que nous savons n’atteindre que deux heures environ après la tombée de la nuit… et qui ne dispose pas de balisage. La frontière Mozambique-Rodhésie est passée à la tombée de la nuit et là se pose la question de notre destination. Nous avons le choix entre Salisbury (deux heures de vol) et Johannesburg (quatre heures de vol). La météo est clémente et nous décidons d’en finir en mettant le cap sur Johannesburg. Il faut bien que notre entraînement de nuit serve à quelque chose…

Finalement l’Afrique du Sud sera le seul pays que nous ne connaîtrons pas vu d’avion, car nous l’avons survolé entièrement de nuit. Nous faisons une gâterie aux navigatrices en leur montrant… la patrouille serrée de nuit. Là encore, pendant un bon moment, nous faisons de l’estime car les moyens de radio navigation sont rares dans le nord du pays. Il n’y a pas de lune, la nuit est très belle mais parfaitement noire et pendant longtemps nous ne verrons pas une seule lumière au sol. Cela fait maintenant la douzième heure de vol de la journée, mais la fatigue légitime est atténuée par l’excitation de toucher au but.

Enfin le V.O.R. de « Joburg » bascule, ça y est nous arrivons. Même le contrôle répond ! Nous manifestons notre joie entre nous, ce qui nous vaut une remarque du contrôle car nous le faisons sur leur fréquence… Après un report sur balise, l’approche nous emmène au Radar sur la vent arrière du terrain de Jan Smuts. Le spectacle des lumières qui s’étendent à l’infini est à peine croyable, je n’ai vu nulle part un tel spectacle. Paris à côté est un petit bourg de province.

Johannesburg by night !

Le but est atteint

Nous sommes légèrement inquiets. N’apercevant pas l’aéroport au milieu de tant de lumière… C’était en fait la tache sombre qu’il fallait chercher. Nous croisons d’énormes Liners et découvrons la piste, nous voici en finale. Ce n’est pas le moment d’oublier le train… Dans mon impatience je serre Fouquet d’un peu trop près. La tour de contrôle m’ordonne de remettre les gaz, le régent n’ayant pas encore dégagé la piste, alors que j’allais toucher des roues. (Le règlement, c’est le règlement…). Un « Follow-me » difficile à suivre tellement il roule vite nous guide vers le parking et nous coupons les moteurs.

Je dois dire qu’à ce moment nous avons dû ressentir un peu ce que ressent le navigateur solitaire qui touche au but. La décompression soudaine d’une certaine tension. Nous n’embrassons pas le sol en descendant des avions mais le cœur y est. Des gens « normaux » partout, des blancs comme dirait Coluche ! Cinq minutes de formalités et nous montons dans un taxi pilote qui nous dépose au Rosenbank Hôtel. Nos estomacs crient famine et pour notre premier repas depuis vingt-quatre heures, nous devons nous contenter de sandwichs bien anglais agrémentés d’un vin rosé du Cap qui ravit nos papilles.

Le lendemain, nous emmenons nos avions à un aérodrome de Lanseira et ce dernier vol nous permet de découvrir la formidable étendue de Johannesburg. C’est une ville de maisons individuelles mis à part un centre d’affaire aux buildings « style quartier de la Défense ». Dans certains quartiers, grands comme des villes de province françaises, toutes les maisons possèdent piscines et tennis. Cela vu du haut constitue une extraordinaire mosaïque bleue, verte et rouge. Un dernier arrondi et nous roulons les avions jusqu’au hangar « Jacoberg Aviation », point final de notre périple.

Nous sommes samedi, il est midi. Je suis à Johannesburg et lundi matin je dois impérativement être à l’escadron à Dijon pour faire les ordres. Nous sommes heureux et tristes à la fois. Heureux d’avoir convoyé ces avions à bon port malgré quelques petites frayeurs. Mais tristes, car nous nous étions habitués à ces machines et avions prix goût au voyage… Mais les meilleures choses ont une fin et il nous faut abandonner le rôle d’étudiants fortunés en voyage d’agrément. Une dernière visite à Johannesburg, et le lendemain un DC 10 nous fait survoler en une journée ce que nous avons mis quinze jours à parcourir.

Un voyage instructif dans tous les domaines, aéronautique, géopolitique, relations humaines. Des yeux ravis et pleins de souvenirs, un certain parfum d’aventure… »

Capitaine Henri de Waubert de Genlis.


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